« J’avais passé la première nuit sous un abri de paille, personne n’était venu me voir, comme si je n’existais pas.
Arrivé aussi loin dans les montagnes, et il faut bien l’avouer, fasciné par ce contact avec un monde nouveau, je décidais de passer ici une deuxième nuit avant de tenter de trouver un guide qui pouvait me ramener jusqu’à la cascade. Lieu à partir duquel je pouvais tenter de retrouver le chemin de la route et revenir vers la civilisation dont je venais et que j’avais quittée par égarement.
Personne ne venant à ma rencontre, je décidais de rentrer dans une hutte et de tenter de leur faire comprendre que je voulais rester dormir une nuit et pouvoir manger un peu.
Les femmes me portèrent une soupe de pousses de bambou et quelques légumes bouillis, que je dévorais en un instant, puis je m’endormis dans la pièce principale.
C’est l’odeur âcre de l’opium qui me réveilla. Allongé à côté de moi, les hommes de la maison avaient allumé la lampe à opium et s’abandonnaient aux rêves et aux voyages enchantés et maudits dont lui seul a le secret.
La voix venue d’outre-tombe des fumeurs d’opium est une chose que l’on ne peut pas oublier, et par peur, j’essayais de me dégager de là et de faire le tour du village, pour trouver un autre refuge, car la nuit était déjà là.
Mais à travers les parois de bambous, je voyais dans toutes les maisons, les lampes à opium allumées et j’entendais les voix brisées des hommes.
Il fallait que je me rende à l’évidence, tous les hommes du village sans exception avaient succombé à ses charmes.
Je n’avais plus qu’une possibilité pour vivre cette nuit chez eux, c’était de sombrer moi aussi…
Je retournais dans la hutte dont je venais, m’allongeais à côté de l’homme et lui demandais de commencer à remplir la pipe à opium. »
© Frédéric Dupont 2026